jeudi 29 juillet 2010

Le dessin d'une ligne

Je veux dédier ce premier message à ma LI, Muse, meilleure amie, sœur de cœur ou quel que soit son nom, co-auteur de ce tout nouveau blog. Car je ne pourrai ni parler de moi ni de mes créations sans la citer, l'évoquer ou la sous-entendre à chaque phrase. Elle fait partie intégrante de cette aventure. Elle suit avec moi la ligne bleue...



Un jour, j'écrirai sur nous. Mais pas aujourd'hui, pas maintenant. Car lorsque le présent rayonne, il n'est pas nécessaire de chercher l'éclat du passé. Alors seulement, quand la douleur sera revenue, quand ces quelques années de bonheur auront fané, quand nos cœurs auront vieilli, je raconterai comment nous gravions nos initiales dans l'écorce de ce petit arbre au fond de la cour ; comment nous voyagions à travers ce monde que nous seules connaissons ; comment nous nous tenions la main, avançant sous les cerisiers dans cette belle soirée de juin, retenant nos larmes. Comment nous abandonnions les rêves de notre enfance, les espoirs de notre adolescence, pour s'enfoncer dans l'âge adulte, déjà amères et tristes. Comment nous traversions la vie, enchaînées, accrochées, inséparables. Ensemble.


Comment expliquer une telle chose, comment la décrire, comment la cerner assez fidèlement et profondément pour qu'un étranger y sente autant de force que moi ? Vous êtes l'étranger, curieux, intéressé, mais tellement loin de moi, tellement loin de nous et de tout ce qui nous a construites... Je désespère de pouvoir vous faire comprendre, de seulement vous amener à effleurer la réponse. C'est comme expliquer l'amour. C'est comme essayer de le transmettre alors qu'on sait pertinemment que jamais personne au monde n'a aimé de la même façon que nous, avec la même intensité, le même regard, la même peine indicible et la même colère dévastatrice. Car si chacun à senti cette souffrance, elle a laissé une marque différente sur notre peau.

Tantôt brûlante, tantôt glacée, discrète ou inévitable, éphémère ou éternelle, chaque blessure tatoue nos corps en suivant des lignes uniques au creux de nos ventres ; chaque coup de poignard trace dans notre chair sa propre rosace. Tantôt ronde, tantôt anguleuse, sanglante ou délicate. Mais toujours douloureuse. Mais toujours terriblement douloureuse. Ces figures créent le long de nos cous des alphabets entiers qui se faufilent dans notre dos jusqu'à la plante de nos pieds. Un langage secret du corps à l'âme, que nous seuls pouvons traduire.

Vous êtes l'unique auteur de votre histoire, il existe au détour de vos poignets des poèmes secrets que personne ne s'est risqué à interpréter. Et quand bien même quelqu'un essaierait, il est des erreurs de prononciation qui sont fatales. C'est pourquoi certains discours doivent rester muets, gravés dans la courbe d'un rein qui ne s'exposera jamais aux mots et à leur fâcheuse tendance à tout gâcher. Et maintenant, imaginez. Imaginez qu'une personne se soit glissée sous vos draps une nuit d'été alors que votre corps nu se croyait camouflé dans l'obscurité. Imaginez qu'elle décode ces arabesques complexes que la vie a imprimées sur votre peau fraîche. Et imaginez qu'elle pose une main sur votre épaule, vous secouant légèrement pour vous tirer du sommeil, murmurant les vers de vos plus intimes poésies.

« Je t'ai comprise. »

Maintenant, vous approchez de la réponse.


Personne n'y a jamais cru. On m'a fait sentir ma vie entière que cette relation s'épuiserait, qu'elle m'oublierait comme les autres se sont oubliés. Et j'acquiesçais, insensible, sachant au fond de mon âme que rien ne saurait être assez terrible pour que la distance s'installe entre nous. Il y a des choses que l'instinct humain, aussi enfoui soit-il, est capable de sentir. Et depuis ce jour d'octobre 1999, j'ai senti. Dès lors j'ai compris que ce lien serait la seule chose dont je pouvais me permettre de ne pas douter, et j'ai trouvé un sens au monde. Pas une explication, pas une réponse, juste une vague ligne d'un bleu hésitant qui se déroulait de mes pieds au futur.

Ma vie n'en était pas moins difficile, la haine et le désespoir sont restés ancrés en moi durant de longues années, et il me semble encore en posséder des traces aujourd'hui. Mais j'apprenais à accepter ces souvenirs pesants, les images de ces goûters d'anniversaire terminés dans les larmes alors que je m'enfermais dans ma chambre pour ne plus avoir à supporter mes camarades m'excluant de ma propre fête. J'apprenais à vivre avec tous les vestiges de l'enfance éprouvante que j'avais traversée jusque là, toute cette solitude, cette incompréhension ; et ce terrible sentiment de n'être jamais à ma place. Et si même après ce jour je continuais à souffrir, je me rassurais de toujours apercevoir cette ligne, celle qui me disait que les jours sombres finiraient bientôt et que le soleil brillerait enfin pour moi.

Mon ciel est resté obscur plus longtemps que je ne l'avais cru, et il arrivé que les orages soient si violents que la ligne se brouillait, effacée par la pluie torrentielle qui s'abattait sur moi. Mais même lorsque l'avenir devenait incertain, elle était là pour me tenir la main. Peut-être ne comprenait-elle pas réellement ce qui m'arrivait, ce qui nous arrivait. Peut-être qu'un enfant de huit ans, aussi loyal soit-il, ne peut saisir toute l'horreur d'une famille déchirée, d'autant plus lorsqu'il ne s'agit pas de la sienne. Moi-même ne réalisais pas encore à quel point mon père avait bouleversé ma vie. Mais cela ne l'a pas empêchée d'écouter mon silence. Nous étions stupides, nous étions inconscientes et innocentes, nous croyions connaître le poids d'un monde entier sur nos épaules fragiles, et nous nous trompions sans doute.

Mais nous avons grandi, et l'insouciance s'est effritée à mesure que le temps a passé, sans qu'on s'en aperçoive. Et un matin, nous avons embrassé la totalité de notre souffrance ; et nous l'avons encaissée, l'une supportant l'autre, les yeux fixés sur cette ligne d'un bleu scintillant. Et la ligne s'est élargie, s'est colorée davantage avec chaque seconde qui nous échappait, jusqu'à engloutir le paysage tout entier, jusqu'à disparaître, se fondant dans le ciel d'un mois de juin qui ne mourra jamais.


Vous avez des amis. Vous connaissez dans votre entourage des gens qui valent la peine d'être appris vraiment, pleinement. Et parfois, dans cette masse informe de visages et d'esprits, il y en un qui émerge, qui vous appelle, vous fait signe d'approcher. Avec des gestes maladroits et des mots encore mal assurés, il vous demande un service que vous acceptez sans vraiment savoir pourquoi.

« J'ai découvert un sonnet que je ne comprends pas »

Vous approchez de sa cheville, dubitatif, vous qui peinez encore à déchiffrer vos propres peintures, vous qui ne savez plus à quel temps conjuguer le verbe « aimer », que vous avez retrouvé la veille dans votre paume. Mais peu importe : déjà l'hymne claironne à vos oreilles. Un rapide coup d'œil aux broderies de cet étrange dialecte qui vous paraît si familier, et tout devient clair. Vous connaissez ce sonnet, vous l'avez lu et récité un bon millier de fois. Plus, vous l'avez écrit, au coin du feu, un soir de décembre, ignorant à l'époque qu'il lui était destiné.

« Mademoiselle, permettez-moi de vous dire que ce poème traite de votre mère absente ».

« Oh, je vois. »

« Savez-vous lire les lignes de la main ? »

« Pas toutes »

Et vous lui tendez votre paume. Dans ses yeux bruns passe ce même éclair de compréhension et vous réalisez alors à quel point vous avez été idiot de ne pas y parvenir seul.

« Au présent », répond-elle. « C'est au présent que vous devez le conjuguer. Au présent et au pluriel, mademoiselle. Car vous aimez deux fois ».

Un peu honteux, vous observez votre main tremblante. J'observe ma main tremblante. Celle où elle vient de discerner ce qui ronge mon âme. Vous avez des amis, probablement. Mais des amis comme elle, impossible. Nous avons été réunies par un heureux hasard, le rendez-vous imprévu de deux personnalités aussi différentes que semblables. Et si à l'époque nous étions encore incapables de lire l'autre, nous avons appris à parler l'amitié en quelques mois. Nous sommes devenues expertes, virtuoses, à croire que nos cœurs n'attendaient que cet instant, où je me suis assise près d'elle au pied du platane, pour se réveiller complètement. Si je croyais au destin, je dirais qu'on m'a conduite à elle, qu'on avait tracé pour nos deux existences une minuscule ligne bleue qui brûlait d'impatience à l'idée de devenir notre route.

Notre monde. Peuplé de créatures fantastiques, d'univers fabuleux et de personnages incroyables. Traversé comme la réalité par des accès de tristesse insoutenable, d'injustice criante et de rage animale. Un monde sillonné de nos propres écrits, des coups de fouet que nous recevons encore et que nous recevrons toujours. Mais aussi gravé des caresses du vent rasant l'herbe humide de rosée, du battement des ailes d'un oiseau qui nous survole, du parfum des souvenirs. Sur nos deux peaux déjà parcheminées, nous avons composé une symphonie entière, sculptée à la plume. Une symphonie pour cœur battant, une symphonie pour ce petit instrument meurtri que nous partageons depuis dix ans.


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